AUTHOUART par Jean-Louis FERRIER – 2000

Une si jolie civilisation
Paris

  Une civilisation épatante, la nôtre – avec ses congés payés, son bien-être pour tous, sa sécurité sociale mais des hôtels en piteux état et des carcasses d’automobiles abandonnées sur la plage -, dans laquelle toujours quelque chose cloche... C’est ce que montre la plupart des œuvres de Daniel Authouart, cinquante cinq ans, l’un des meilleurs peintres français actuels.

  L’exposition qui, en ce début d’automne, présente à la galerie du Centre parmi ses œuvres récentes trois grands tableaux consacrés à un New York rêvé aboutissant vite au cauchemar, en apporte un nouveau et éclatant témoignage.

  Dans Movie Street, le premier d’entre eux, on voit défiler, en opposition à un chef indien dont le cheval caracole en plan rapproché, les héros légendaires du cinéma : Laurel et Hardy, King Kong, James Dean, Grace Kelly, Brigitte Bardot, Charlie Chaplin, qui traverse la chaussée au milieu de la circulation en tenant Jackie Koogan par la main. Puis, dans le deuxième, American Psycho, Clint Eastwood, dont le bras armé d’un pistolet surgit d’une affiche, et le chef indien s’affrontent à coups de rayon laser. Avant la dégradation finale, dans Manhattan Colors, où Jackson Pollock réalise un dripping à même le trottoir tandis que Beuys, chapeau cabossé et nez de clown, et Warhol, chaussé de lunettes cassées, figurent deux pochards en rade au petit matin.

  Authouart a nourri son adolescence de bandes dessinées, d’histoires de Peaux-Rouges, de thrillers, de films américains. Aussi n’est-il pas étonnant que, dans ces trois tableaux, il laisse la bride sur le coup à une imagination qui a son origine dans une fascination précoce pour l’Amérique. Toutefois, il ne s’agit aucunement de fétichisme, même s’il a consacré à Marilyn Monrro plusieurs toiles dans lesquelles la star est couchée sur une table de dissection, la poitrine ouverte par un médecin légiste après sa mort le 5 août 1962, dont on ne sait toujours pas si ce fut un meurtre ou un suicide.

Cependant, moins que la mort, ce qui hante Authouart, c’est l’usure. Non seulement celle des êtres, fréquente dans ses œuvres où les vieux et les vieilles sont monnaie courante, mais surtout l’usure des objets qui nous entourent à profusion dans notre société de consommation, et dont la vie est beaucoup plus brève que celle des humains : les entassements de cageots, de cartons, de vieux pneus, de téléphones au design démodé, de télévisions usées jusqu’à la cathode, dans la peinture d’Authouart, orientent le genre apaisant de la nature morte vers une philosophie du rebut et de la vanité.
  Par ailleurs, un de ses tableaux programmatiques, To Paint or Not to Paint, exécuté il y a vingt ans, met en scène les puissants de ce monde – Brejnev, Pinochet, le pape, en train de naviguer dans une piscine sur un pédalo vétuste armé d’une mitrailleuse, au milieu de baigneurs qui hésitent à se jeter à l’eau. Portrait de groupe de ceux qui nous gouvernent, malades, impuissants, chosifiés, et nous mettent dans le bain. Le progrès est un leurre, une « blague », comme l’écrit Flaubert dans Bouvard et Pécuchet, qu’Authouart cultive en flaubertien avisé.

  Toutefois, même dans les toiles les plus dures, Authouart ne donne jamais dans le misérabilisme. A peine une critique des mœurs. Notre si jolie civilisation, au fond, il s’en amuse. Il est rare que l’image picturale résiste au monde multimédiatique dans lequel nous vivons. Authouart, lui, surfe sur la vague de la modernité, sans haine mais également sans illusions.

Sous la direction de Jean-Louis Ferrier
avec la collaboration de Yann Lepichon
Préface de Ponthus Hulten
Editions du Chêne ISBN 2 84 277 181 8

"L'aventure de l'art au XXème siècle" présente d'une façon claire et vivante le panorama mondial des arts plastiques et de l'architecture au XXème siècle sous la forme originale d'une chronique.
- Un siècle d'audaces
- Un siècle d'or 
- Un siècle de ruptures
Depuis l'exposition universelle de 1900 à Paris jusqu'à l'exposition de Daniel Authouart à la Galerie du Centre à l'automne 1999.
Oeuvre reproduite page 936 "Manhattan Colors" de Daniel Authouart (1999)

"Manhattan Colors" H/T 1999 - Daniel Authouart

"Manhattan Colors" H/T 1999 - Daniel Authouart

L'Aventure de l'art au XXème siècle"

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